On a décentralisé les machines, pas le pouvoir
Le texte précédent partait de ma chaise : ce que touche l’opérateur. Prenons de la hauteur, parce que le problème n’est pas une histoire de paie. C’est une loi. À chaque vague, la crypto promet de rendre le pouvoir aux gens ; à chaque vague, le pouvoir se re-concentre — chez ceux qui peuvent payer le matériel que la course impose.
Bitcoin : le CPU trahi
Satoshi avait écrit un CPU, une voix. En 2009, n’importe qui minait sur son ordinateur. Puis vinrent les GPU. Puis les FPGA. Puis les ASIC : des machines dédiées, chères, avalant des mégawatts, que seules des fermes industrielles peuvent aligner. En quelques années, le petit mineur a été purement évincé.
Le résultat aujourd’hui, chiffres en main : quatre pools concentrent ~73 % de la production de blocs, six dépassent 95 %. Le coefficient de Nakamoto — le nombre d’acteurs nécessaires pour atteindre 51 % — est de trois. Trois. Et quand on regarde les templates de blocs partagés entre pools soi-disant indépendants, un seul acteur (Bitmain, via AntPool et ses satellites) pèserait 37 à 50 % du hashrate.
Pire que la concentration : qui construit les blocs. Le hashrate est réparti sur des milliers de machines, mais c’est le pool qui décide quelles transactions entrent dans le bloc — le mineur, lui, ne fait que hacher un en-tête qu’on lui tend. Conséquence bien réelle : des pools ont filtré des transactions frappées de sanctions (OFAC). Le réseau conçu pour résister à la censure se met à censurer. On ne peut pas trahir Satoshi plus complètement.
Ethereum : l’exclusion par le prix, puis par le capital
Le réseau « ouvert à tous » a connu des frais de gaz grimpés à des dizaines, parfois des centaines de dollars la transaction aux heures de pointe : praticable pour les gros, hors de portée du petit. Puis Ethereum est passé en preuve d’enjeu. Un CPU, une voix est devenu un dollar, une voix : valider, désormais, c’est staker — et staker beaucoup. Une poignée d’acteurs, Lido en tête puis les exchanges, concentrent une part dominante de l’ETH staké. La ploutocratie, en habits de protocole.
La vague suivante est déjà là : le GPU
La demande de calcul — le minage hier, l’IA aujourd’hui — a fait exploser le prix et la rareté des cartes graphiques. Le « compute décentralisé » se joue maintenant avec des racks de GPU hors de prix. Encore un seuil matériel qui monte, encore le petit exclu, encore le capital qui rafle. Le motif ne change jamais. Seul le composant rare change de nom : hashrate, puis stake, puis GPU.
La loi
Décentraliser les machines ne décentralise pas le pouvoir. Tant que faire fonctionner le réseau exige une ressource rare et chère — une ferme d’ASIC, un tas d’ETH, un mur de GPU — le pouvoir revient mécaniquement vers ceux qui peuvent se l’offrir. La topologie change (des milliers de nœuds !), la sociologie non (quelques mains décident). On a répandu les machines partout, et concentré le pouvoir comme jamais.
Satoshi avait vu le piège, et un CPU, une voix était précisément la parade : garder le seuil d’entrée au ras du sol, à portée de tous. Chaque « innovation » depuis a relevé ce seuil. Ce n’était pas un progrès. C’était une reprise du pouvoir — lente, polie, et presque personne pour la nommer.
Suite des comptes, depuis la chaise de l’opérateur : Qui paie qui. Et ce qu’on exige : la Charte des opérateurs.