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Le vrai talon d'Achille de Monero n'est pas celui qu'on croit

Quand on cherche la faiblesse de Monero, on regarde presque toujours au mauvais endroit. On s’inquiète que sa confidentialité soit un jour percée, ou que les régulateurs finissent par l’étouffer. Ce sont de vraies questions, mais ce ne sont pas la vulnérabilité. La vulnérabilité la plus crédible est plus banale, plus mécanique — et elle a bien failli se déclencher en août 2025.

Ce qui s’est passé

En août 2025, une entité nommée Qubic a revendiqué publiquement contrôler plus de 51 % de la puissance de minage de Monero, et a exécuté une réorganisation de la chaîne — c’est-à-dire réécrit une partie de l’historique récent des transactions.

Il faut comprendre ce que « 51 % » veut dire, parce que c’est le cœur du problème. La sécurité d’une blockchain en preuve de travail repose sur une idée simple : tant qu’aucun acteur ne contrôle la majorité de la puissance de calcul, personne ne peut imposer sa version de l’histoire. Mais celui qui franchit ce seuil peut réécrire des blocs récents, censurer des transactions, ou dépenser deux fois les mêmes pièces. Ce n’est pas voler les fonds des autres directement, mais c’est saper la promesse fondamentale : que ce qui est écrit reste écrit. Le cours a chuté, et le coût estimé pour tenir l’attaque tournait autour de 75 millions de dollars par jour.

Mais comment, si Monero bloque les ASIC ?

C’est la question qui rend l’épisode instructif. Monero mine avec un algorithme conçu pour résister aux ASIC, ces machines spécialisées qui, sur d’autres cryptos, écrasent les particuliers sous une puissance mille fois supérieure. Grâce à ça, un simple processeur reste compétitif. Alors comment un acteur unique a-t-il pu rassembler autant de puissance ?

Parce que résister aux ASIC empêche une catégorie de concentration, pas toute concentration. Ça garde le minage sur du matériel grand public, donc égalitaire à l’unité — mais ça n’empêche pas un acteur bien financé de rassembler une quantité énorme de ce matériel grand public, ou d’en détourner. Qubic n’a pas fabriqué des puces géantes ; il a redirigé l’incitation de son propre réseau pour aspirer de la puissance de calcul vers Monero. L’égalité par machine ne garantit pas l’égalité par acteur.

Ce n’est pas la première fois

L’épisode Qubic n’est pas un accident isolé. Dès 2021, un pool de minage — un regroupement de mineurs — avait atteint près de 44 % de la puissance du réseau, au point que la communauté avait dû supplier ses membres de le quitter pour redescendre sous le seuil dangereux. La concentration du minage n’est pas un risque théorique qu’on agite : c’est une tension récurrente, qui remonte à la surface régulièrement.

Ce qui a sauvé Monero n’est pas (seulement) le protocole

Voici le détail qui dérange, et qu’il faut regarder en face. Ce n’est pas une élégance mathématique qui a stoppé Qubic. C’est la communauté : elle a attaqué l’infrastructure de coordination de l’assaillant, son hashrate s’est effondré, et l’attaque s’est éteinte. La chaîne a tenu, l’attaque a coûté cher, aucun désastre irréversible n’a été confirmé — mais la défense a été autant sociale que technique.

C’est à la fois rassurant et inconfortable. Rassurant, parce qu’un réseau vivant se défend. Inconfortable, parce que « la communauté a réagi à temps » n’est pas une garantie qu’on peut inscrire dans le code.

Nommer la vraie faiblesse

Les forces célèbres de Monero — la confidentialité, la résistance aux ASIC — sont réelles. Mais elles créent un angle mort : à force de les répéter, on oublie que le vecteur d’attaque le plus crédible est ailleurs, dans quelque chose d’aussi peu glamour que « qui possède la majorité de la puissance de calcul à un instant donné ». Nommer ce point faible est plus utile que réciter les points forts.

Et ça donne un sens très concret à quelque chose qu’on présente souvent comme un simple geste idéologique : miner de façon décentralisée — via des dispositifs où les petits mineurs restent indépendants plutôt que regroupés sous une même bannière — n’est pas qu’une posture. C’est une défense. Plus la puissance est éparpillée entre des mains qui ne se coordonnent pas, plus le seuil des 51 % devient cher et difficile à atteindre.

Ce que ça m’apprend, encore

J’ai commencé, comme beaucoup, avec le récit tout fait : « le risque de Monero, c’est la vie privée et les régulateurs ». En regardant de plus près, la menace la plus concrète est celle dont on parle le moins. C’est le même réflexe qui me sert partout : se demander si le danger qu’on redoute est bien le danger réel, ou seulement celui que l’histoire habituelle met en avant. Souvent, le vrai point faible est celui que personne ne regarde parce qu’il est trop ordinaire pour faire un bon titre.


Sur l’épisode Qubic d’août 2025 : une analyse de l’attaque des 51 % et le récit de la riposte des mineurs. Sur le précédent de 2021 : la communauté appelant au boycott d’un pool à 44 %.